Version française|Texte et photographies : Chiru Chien (簡齊儒) | 🇹🇼 中文版
Le vent de la montagne garde la lune des îles : l’élan joyeux du Festival Sasat
J’aime prendre la route vers le sud. Après les courbes de Zhiben, la côte de Taimali s’ouvre soudain : le Pacifique devient bleu, lumineux, presque tendre. Ce jour-là, je remontais encore une fois vers l’École des chasseurs de Xinxianglan, pour retrouver Sakinu, les amis de l’école et des artistes venus d’autres îles.

Avant que la lune se lève, partageons un peu de l’esprit « Sasat »
À Xinxianglan, des artistes de Tahiti, de Sabah en Malaisie et de Taitung se sont rencontrés avant la pleine lune. Chants, danse, gravure et une bonne dose de folie tendre ont peu à peu réduit la distance entre les îles. Ici, « Sasat » porte l’esprit de faire ensemble, de partager et de laisser une place à l’imprévu.

Les sons du battage d’écorce que j’ai manqués
Le 19 septembre, j’étais à Hualien et j’ai manqué la journée de création partagée. Mes collègues et mes étudiants, eux, ont battu l’écorce avec les artistes tahitiens, travaillé le bois, l’aluminium et la gravure. Plus tard, j’ai entendu le battage du tapa dans une vidéo : grave, régulier, patient. Il m’a rappelé qu’une partie du savoir entre dans le corps par la vibration de la paume, la pierre sous les pieds, la sueur et l’attente.


La place de gravier : quand les pas entrent dans l’estampe
Rizo Leong et Memeto Jeck, du collectif Pangrok Sulap de Sabah, ont posé une grande matrice de bois au sol, l’ont encrée puis recouverte de tissu. Cette fois, la presse était faite de corps humains : il fallait marcher et danser dessus. L’image finale ne dépendait plus seulement de la main de l’artiste ; les pas de chacun y déposaient leur rythme.


Sheng-Hui : le vent a une forme, mais elle est légère
Pour An Sheng-Hui, « Alinging » n’est pas un titre isolé. Près de la maison de bambou, elle a senti le vent traverser la forêt et entendu les clochettes frémir. Elle y a reconnu un message de la terre, un cadeau des ancêtres. Alinging est aussi le prénom d’une petite fille née d’une histoire d’amitié entre Tahiti et Taitung, un nom donné par Sakinu. Inspirée par le vent et par l’allure des femmes rukai, Sheng-Hui tresse l’aluminium pour faire se rencontrer le corps féminin, le lieu et la mémoire.


Kulele : mettre dans le ciel la maison où l’on ne peut plus retourner
Dans le travail de Tapiwulan Kulele, la maison devient souvenir, absence et forme suspendue. Ses structures légères dans les arbres donnent l’impression qu’un village s’est déplacé vers le ciel. Quand une maison réelle n’est plus accessible, l’art peut lui offrir un autre lieu où demeurer.

Ah-Shui : le bois a ses cernes, nous aussi
Ah-Shui travaille le bois flotté depuis plus de trente ans. Pour Forêt・Son・Vie, il a choisi un bois conservé pendant plus de vingt ans, déjà sculpté par le temps, et l’a associé à de l’acier poli qui reflète la lumière et le visage du visiteur. La forêt est la base de la vie ; le son rappelle les chants et les premiers sons entendus dans le ventre maternel ; la vie signifie survivre, se nourrir et transmettre. Certaines pièces peuvent être frappées et produire un son, d’autres bougent avec le vent : le bois reste vivant.

Taua et Rahera : d’abord demander la permission à l’arbre
Léonard Tauapaohu — que tout le monde appelle Taua — et son épouse Rahera Naore sont venus de Tahiti avec leur enfant, Alinging. C’était déjà leur troisième séjour à Taitung. Leur présence à Xinxianglan ne relevait donc plus d’une simple visite : elle s’inscrivait dans une relation qui s’est construite au fil des retours, des apprentissages partagés et des amitiés entre les îles.
Lorsque Taua parle du tapa, ce qui me touche le plus n’est pas seulement la technique — le son régulier du maillet, l’écorce qui s’élargit peu à peu sous les coups — mais ce qui vient avant : parler à l’arbre et lui demander la permission. Dans cette manière d’agir, la nature n’est pas un simple réservoir de matières premières. Prélever une écorce signifie entrer dans une relation, reconnaître que l’arbre, la terre, les ancêtres et les humains appartiennent à une même continuité de vie.
Taua explique que les étoffes d’écorce accompagnent les grandes étapes de l’existence. À la naissance, le mûrier à papier — ‘aute en tahitien — peut servir à envelopper le placenta. Dans les savoirs qu’il transmet, cette plante possède aussi des usages liés au soin. Pour le mariage, d’autres essences et d’autres étoffes trouvent leur place. Le Mati est associé aux cérémonies matrimoniales, tandis que l’écorce de l’arbre à pain peut être réservée aux familles de chefs ou de responsables. Ainsi, les arbres ne sont pas interchangeables : chacun porte une place, une relation et une mémoire.
Au moment de la mort, cette cartographie végétale du corps devient encore plus précise. Taua raconte que différentes étoffes peuvent envelopper différentes parties du défunt : le Mati pour les pieds et le bas du corps, l’Aura pour le haut du corps, et le ‘aute autour de la tête. Il associe Aura à la lumière et à la vie : couvrir le corps devient alors un geste de passage, une manière d’accompagner la personne au-delà de la mort. Le tapa touche la peau aux seuils essentiels de l’existence — naissance, alliance, départ — et garde ainsi une mémoire du lien entre les humains, les plantes et les ancêtres.
J’ai aussi réentendu autrement la salutation tahitienne Ia ora na. Dans l’explication de Taua, elle va bien au-delà d’un simple « bonjour » : elle porte un souhait de vie et rappelle que la vie de l’autre compte. Ce sens éclaire tout ce qu’il enseigne. Lorsqu’il montre aux enfants comment fabriquer le tapa, il insiste sur « le temps, l’amour et le cœur ». Chaque coup demande patience ; chaque geste rappelle que l’on touche une matière vivante et une histoire transmise.
Taua a quitté l’enseignement pour consacrer davantage de temps à la revitalisation culturelle. Maître de cérémonie, il connaît de nombreux protocoles traditionnels, notamment ceux liés au mariage et aux funérailles. Son travail ne cherche pas à transformer la culture en objet de vitrine : il veut la remettre dans la vie, dans les gestes, dans l’éducation et dans la capacité d’une génération à transmettre à la suivante.
Cette démarche se prolonge dans les liens qu’il entretient avec Taïwan. Au fil de ses séjours, Taua a reconnu des parentés de mots, de gestes et de sensibilités avec les peuples autochtones de Taïwan. De retour à Tahiti, il a continué à faire vivre ces relations et à favoriser les échanges avec Sakinu et ses partenaires. Ce qui se construit ici ne ressemble donc pas à une comparaison abstraite entre « cultures austronésiennes » : ce sont des personnes qui se rendent visite, accueillent les enfants des autres, apprennent les techniques des autres et donnent du temps pour que la relation puisse durer.
Rahera est pleinement présente dans cette transmission. Par le tapa, la danse, le vêtement et le mouvement du corps, elle rend sensible une culture qui ne se réduit pas aux mots. Quand elle invite les personnes présentes à danser sous la lune de Xinxianglan, les corps apprennent avant même que toutes les langues se comprennent. La relation entre Tahiti et Taitung passe alors par le rythme, le regard, le rire et la proximité.








🌿 Petite encyclopédie du bord de mer|‘aute, le mûrier à papier qui voyage avec les humains
Nom scientifique : Broussonetia papyrifera. À Tahiti, le mûrier à papier est appelé ‘aute. Son écorce interne peut être battue et étirée pour fabriquer le tapa. Sa présence à travers le Pacifique constitue aussi une trace vivante des migrations et circulations austronésiennes. À Taïwan, plusieurs peuples autochtones connaissent également cette plante, avec leurs propres noms et usages. Ces ressemblances invitent au dialogue sans effacer les histoires propres à chaque peuple : chaque communauté conserve ses mots, ses pratiques et son autorité sur la manière de raconter sa culture.

Māuruuru roa, Taua, Rahera et les amis de Tahiti.
Merci d’avoir partagé vos savoirs, vos gestes, vos chants et votre confiance. Que cette page puisse garder une petite part de ce que vous avez choisi de transmettre à Taitung, avec respect pour vos paroles et pour la manière dont vous souhaitez raconter votre propre culture.
Forum : si l’Austronésie était un verbe
Le forum a rassemblé artistes, travailleurs culturels et enseignants. Il ne s’agissait pas seulement de définir « l’Austronésie », mais de regarder ce que nous faisions ensemble : accueillir, traduire, cuisiner, chanter, fabriquer, apprendre, transmettre. L’Austronésie devient alors moins une carte qu’un ensemble de gestes et de relations.


Après le lever de la lune
Quand la nuit est tombée, la musique a vraiment commencé. Chants de Sabah, de Tahiti et de Taïwan se sont enchaînés. La pleine lune s’est levée derrière les arbres et sa lumière s’est étendue sur le Pacifique comme une autre estampe, encore inachevée.
Assise sur la colline, j’ai compris un peu mieux ce qu’une résidence artistique laisse derrière elle. Les œuvres comptent, bien sûr. Mais quelqu’un se fait un ami ; quelqu’un découvre qu’une autre île parle elle aussi aux arbres ; un étudiant comprend soudain que la littérature autochtone peut entrer dans une histoire du monde. Ces choses entrent difficilement dans un tableau d’évaluation, mais elles peuvent, longtemps après, transformer notre manière de comprendre le monde.



La lune montait toujours. Les artistes parlaient encore. Je me suis dit : quelle bande de doux fous. Moi aussi. Et heureusement.
Merci à Sakinu et à toute l’équipe de l’École des chasseurs de Xinxianglan, aux artistes de Taïwan, de Tahiti et de Sabah, ainsi qu’à toutes les personnes qui ont traduit, cuisiné, porté, accueilli, gardé les enfants, chanté, dansé et pris le temps de rester. Les liens culturels commencent souvent par ces gestes ordinaires.
Version française préparée pour les amis et artistes francophones de Tahiti, à partir du texte chinois original de ChiruSea.
⌖ Ce jour-là, à Xinxianglan
Présentation finale du Festival Sasat et création artistique partagée
26.09.2026|15:00–17:30
Taimali, Taitung|École des chasseurs de Xinxianglan
Après vingt jours de résidence : rencontres avec les artistes, impression collective de Sabah, T-shirts, chants, danse et dialogue entre les îles.
🌿 En bref|Qu’est-ce que le Festival Sasat ?
« Sasat » porte l’esprit de faire et de partager ensemble. À l’École des chasseurs, des artistes de Taïwan, de Tahiti et de Sabah vivent et créent sur place. Gravure, sculpture, tapa, chants et danse se rencontrent ; les œuvres restent, mais surtout les relations qui grandissent entre les personnes et la terre.
♡ Avec l’École des chasseurs
Māuruuru roa et merci à Sakinu et à toute l’équipe de l’École des chasseurs. Ici, la montagne devient un salon où l’on peut se rencontrer, travailler, cuisiner, traduire, chanter et danser ensemble. Ce sont souvent ces gestes ordinaires qui rendent possibles les liens entre les îles.
✒ À propos de l’autrice|Chiru Chien 簡齊儒
« Bien écrire la mer, c’est pouvoir relier les îles entre elles. »
Originaire de Nantou et désormais installée à Taitung, Chiru Chien est professeure et directrice du Département de langue et littérature chinoises à la National Taitung University, ainsi que commissaire du Festival de poésie de Taitung. On la retrouve facilement dans un temple, un port, un village ou au bord de la mer. Elle porte aussi le nom Si Domada, reçu à Lanyu.
Ses recherches et ses écrits traversent la littérature populaire, les cultures rituelles et les sociétés de l’est de Taïwan, puis les mondes austronésiens du Pacifique et de l’Asie insulaire. Avec ChiruSea, « la bibliothèque au bord de la mer », elle rassemble histoires, rencontres, images et vents rapportés du terrain — avec, souvent, un chat pas très loin.
⛵ Laissez un peu de vent marin ici
Si cette histoire vous rappelle une île, une personne ou un souvenir, laissez quelques mots ici. Un souvenir, une pensée, ou simplement un Ia ora na nous fera très plaisir. Māuruuru roa — merci beaucoup d’être passé par ici.
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